“Les plantes ne possèdent ni n’ont besoin de conscience”

Une idée étonnamment ancienne, celle que les plantes ont une conscience, est confrontée à un scepticisme et à une attention renouvelés.

Dans une nouvelle étude, un groupe de scientifiques a passé au crible les idées controversées de la “neurobiologie des plantes”, en particulier la conscience des plantes pour en tirer une conclusion critique.

Un précepte central dans les Lumières du XVIIe et XVIIIe siècles était que le monde naturel et tout ce qui s’y trouvait était semblable à une machine : la vie était simplement une horloge, régie par des lois et mathématiquement prévisible. Le mouvement romantique du début du XIXe siècle a vu le passage de ce monde d’automates à une nouvelle vision des êtres vivants. En particulier, la Naturphilosophie allemande, ou philosophie de la nature, abordait le monde de manière holistique, réunissant intimement l’esprit, l’âme et la nature.

Pendant cette période, la biologie moderne telle que nous la connaissons a commencé à émerger, présentant quelque chose de nouveau par rapport à la taxonomie sans fin des siècles précédents. Parmi ces nouveaux biologistes se trouvaient ceux qui voyaient dans le domaine des plantes, des créatures avec une conscience et des sentiments.

L’idée s’est figée, et comme tant de notions en biologie, la conscience végétale trouve aussi sa place dans les écrits de Charles Darwin.

Son œuvre de 1880, The Power of Movement in Plants, se termine par un passage dans lequel Darwin suggère que l’extrémité des racines d’une plante est analogue en fonction au cerveau des animaux dits inférieurs. L’ombre de cette analogie s’est fait longtemps sentir.

L’idée que les plantes pourraient être conscientes a retrouvé une vigueur depuis qu’une étude de 2006 a annoncé l’arrivée d’un nouveau sous-domaine de la botanique connu sous le nom de neurobiologie végétale (NV).

Les chercheurs dans ce domaine ont soutenu qu’il existe des parallèles entre la signalisation électrique chez les plantes et le système nerveux des animaux, et même pour un équivalent botanique du système nerveux basé sur des hormones appartenant à la classe des auxines agissant comme des neurotransmetteurs. Ils soutiennent que les plantes ont une intelligence, des intentions et peuvent même apprendre. Certains ont ravivé l’idée de Darwin qu’une pointe de racine est un “centre de commandement cérébral”.

Mais ces idées n’ont pas été très bien accueillies. En effet, l’un des auteurs de la présente étude figurait parmi les nombreux scientifiques qui ont signé une lettre publiée en 2007 affirmant que la neurobiologie végétale était un domaine sans sujet d’étude, c’est-à-dire que les plantes n’ont tout simplement pas de neurobiologie.

Cet auteur, Lincoln Taiz de l’université de Californie à Santa Cruz, États-Unis, ainsi que sept autres collègues de diverses institutions internationales, vient de publier un état des lieux critique de la neurobiologie végétale (NV). Et le titre annonce la couleur : “Les plantes ne possèdent ni n’ont besoin de conscience.”

Taiz et ses collègues étudient plusieurs problèmes avec la neurobiologie végétale, du philosophique à l’expérimental. Ils soutiennent que le comportement de la plante, initié par la signalisation électrique interne, qui est en partie utilisée pour transmettre des messages sur de grandes distances, est préprogrammé génétiquement.

Ces comportements ont été anthropomorphisés par erreur, appréhendés en projetant des traits humains sur des organismes non humains, par des chercheurs en neurobiologie végétale. En voyant quelque chose d’humain dans les réactions d’une plante, les défenseurs de la NV ont conclu à tort que les plantes doivent avoir une intention, une intelligence et une conscience. Le danger pour Taiz, “c’est que cela sape l’objectivité du chercheur”.

De même, ils rejettent, ou analysent plus attentivement, l’importance d’un certain nombre de résultats expérimentaux clés dans le domaine, concluant qu’une grande partie de l’appui empirique de la NV est beaucoup plus équivoque que ne l’admettent ses partisans.

Monica Gagliano, écologiste de l’évolution à l’université de Sydney (Australie), est l’une des personnes auxquelles les auteurs accordent une attention particulière. Gagliano a publié des études pointant du doigt les résultats d’expériences visant à montrer l’apprentissage chez les plantes. L’une de ses expériences portait sur l’accoutumance, “une diminution d’une réponse comportementale avec stimulation répétée qui n’implique ni adaptation sensorielle ni fatigue motrice”, qui est considérée comme la forme d’apprentissage la plus fondamentale chez les animaux.

Des spécimens de la plante Mimosa pudica, qui replie rapidement ses feuilles en réponse à un stimulus mécanique, ont été secouées à plusieurs reprises et il a été démontré, qu’après un certain temps, les feuilles ne se repliaient plus. Elle semblait s’être habituée, un résultat qui exclut prétendument la fatigue motrice. L’expérience a par la suite été utilisée pour étayer l’affirmation d’un apprentissage de type animal chez les plantes.

Mais Taiz perçoit des problèmes avec ce modèle expérimental :

Les secousses étaient en fait assez violentes, parce qu’elles étaient plus fortes que les stimulus de chutes, cela n’exclut pas définitivement l’adaptation sensorielle, qui n’implique pas d’apprendre.

Il constate des problèmes similaires dans les travaux de Gagliano qui montrent prétendument le conditionnement classique de Pavlov dans les plantes à pois, une autre forme d’apprentissage que l’on ne voit que chez les animaux supérieurs. Mais Gagliano voit dans ces résultats expérimentaux les indices nécessaires à l’existence d’une conscience végétale, écrivant à ce sujet dans des articles aux titres provocateurs comme “Inside the Vegetal Mind : Sur les capacités cognitives des plantes”. Sa passion est peut-être aidée et encouragée par son “lien idéologique avec les traditions chamaniques sud-américaines”.

Même si Gagliano a raison au sujet de l’apprentissage des plantes, ce n’est pas du tout une garantie que cela implique une conscience.

La conscience est le phénomène le plus déroutant sur Terre. Bien que nous sachions que le cerveau physique sous-tend l’esprit conscient, il y a un vide explicatif concernant la façon dont ce dernier découle du premier. Néanmoins, nous pouvons nous faire une idée du matériel nécessaire à l’évolution de la conscience d’un organisme.

Selon Taiz et ses coauteurs :

Récemment, Todd E. Feinberg et Jon M. Mallatt ont mené une vaste étude de la littérature anatomique, neurophysiologique, comportementale et évolutionnaire à partir de laquelle ils ont pu dégager un consensus de principes qui leur a permis de faire des hypothèses sur la manière et le moment où la conscience primaire, type le plus fondamental d’expérience sensorielle, a évolué.

D’après leurs recherches, Feinberg et Mallatt ont conclu que les seuls animaux qui satisfaisaient à leurs critères de conscience étaient les vertébrés (y compris les poissons), les arthropodes (p. ex. les insectes, les crabes) et les céphalopodes (pieuvre, calmar).

Les plantes, notamment, figurent sur cette liste.

Cela conduit Taiz à conclure que :

S’il y a des animaux qui n’ont pas conscience, alors on peut être assez sûr que les plantes, qui n’ont même pas de neurones, sans parler des cerveaux, n’en ont pas non plus.

Bien que les plantes ne soient peut-être pas conscientes, les auteurs maintiennent qu’elles “sont néanmoins des organismes remarquables, dignes de notre admiration, de notre respect, de notre étude et de nos efforts pour les conserver”.

L’étude publiée dans Trends in Plant Science : Plants Neither Possess nor Require Consciousness et présentée sur le site de l’université de Californie à Santa Cruz : Plants don’t think, they grow: The case against plant consciousness.

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Source : GurtuMeditation

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